Peu vous importe que le conteur vous en raconte l’histoire ? Pourtant, cette histoire vous éclairera mieux que toute la philosophie sur le comportement des hommes ! Autrefois, le calao était blanc avec un bec jaune. Perché sur un arbre, il voit passer un homme seul et crie dans son langage de calao (les hommes le comprenaient à cette époque) :
– Bonjour, homme à la bouche nauséabonde !
Le marcheur s’étonne, mais passe son chemin.
Arrivent ensuite deux paysans qui se rendent au marché du village voisin.
– Bonjour, assassins ! crie le calao.
Les deux compères ne comprennent pas en quoi ces mots les concernent et ils poursuivent leur route. Cette fois, trois hommes passent sous l’arbre où s’est perché le calao.
– Bonjour, langues venimeuses ! ricane l’oiseau blanc au bec jaune.
Les trois amis haussent les épaules et continuent leur marche.
Au village, tous se retrouvent autour d’un vin de palme et racontent leur mésaventure avec le calao. Ils sont un peu vexés de s’être fait traiter ainsi, d’autant plus que les villageois ne se gênent pas pour se moquer d’eux.
Ils décident de retourner sous l’arbre du calao et de lui demander des explications… et des excuses ! Le calao ne se fait pas prier et caquetant comme un beau diable, il donne le fin mot de l’affaire :
– Celui qui va seul ne parle à personne et sa bouche sent mauvais. Voilà pour l’homme à la bouche nauséabonde. Ceux qui vont par deux finissent par se disputer. Nul arbitre pour les séparer… Il ne leur reste plus qu’à s’entretuer ! Ne sont-ils pas alors des assassins ? Trois hommes ensemble discutent amicalement. Si l’un s’en va, les deux autres disent tout de suite du mal de lui. N’est-ce pas là le propre d’une langue venimeuse ? Voilà l’explication !
– Et les excuses ? demandent les hommes furieux de se voir ainsi juger.
Le calao, vaniteux, se rengorge :
– Des excuses ? Remerciez-moi plutôt de cette belle leçon ! Ne suis-je pas plus sage que vous tous, moi qui connais si bien la nature humaine ?
C’en est trop pour les hommes ! Ils attrapent l’oiseau blanc par les ailes et le roulent dans la poussière et la cendre noire.
– Ah ! Tu connais la nature humaine ? Eh bien, fais donc un peu connaissance avec la poussière de nos chemins et la cendre de nos feux, crient-ils tous ensemble. Le pauvre calao est sombre et noir. Le bout de ses ailes est resté blanc. Et ces plumes immaculées sont les seules traces qui demeurent de sa sagesse. Car depuis, il se tait et vole à la cime des arbres dès qu’il voit passer un homme sur le chemin.
– C’est dommage, dit le conteur. Les hommes auraient mieux fait de réfléchir aux paroles du calao. Il y aurait moins de fous solitaires, d’assassins et de médisants !

