Ils aiment paresser à l’ombre des baobabs, boire le vin de palme des paysans, déguster les galettes des femmes et enlever aux enfants leur gâteau de mil.
Parfois, ils pêchent quelques poissons dans la rivière et se disputent à l’infini avant de savoir qui des deux allumera le feu, préparera le poisson, cueillera les herbes aromatiques. Ils se chamaillent encore pour avoir la plus grosse part, pour ne pas récurer la marmite, pour ne pas aller chercher le sable qui éteindra le feu.
Un jour, ils aperçoivent une poule échappée d’un enclos qui trottine devant eux sur le sentier. Ils l’attrapent, bien décidés à lui tordre le cou et à la manger sur-le-champ.
– Si nous l’engraissions un peu avant de la cuire ? demande Bouyele, le plus malin des deux.
– Où et avec quoi ? s’inquiète Yoro.
– J’ai dans ma maison une petite pièce fermée qui sera parfaite. Je volerai du grain chez la voisine à moitié sourde. Rendez-vous dans une semaine pour un festin de roi !
Au bout d’une semaine, Yoro retrouve Bayoule.
– Où est la poule ?
– Ah ! Je suis désolé, mais je dois filer au village voisin chercher des onguents. Ma mère est très malade.
Yoro ne savait pas que Bayoule avait une mère, mais il ne dit rien.
Une semaine plus tard, il frappe à la case de son ami.
– Où est la poule ?
Bayoule sort précipitamment, bouscule Yoro et s’enfuit en criant :
– Je reviens bientôt. Mon oncle me réclame à la ville pour une affaire urgente.
Yoro ne savait pas que Bayoule avait un oncle en ville, mais il ne dit rien.
Une semaine s’écoule encore et Bayoule refuse toujours de montrer la poule à son ami. Il s’enferme dans sa maison et fait la sourde oreille aux appels de plus en plus furieux de Yoro. Très en colère, celui-ci enfonce la porte et… se fige soudain. Là, devant lui, sur la table, ronde et dodue, grillée à la perfection, la poule attend d’être mangée.
Il se jette sur Bayoule et les voilà qui roulent dans la poussière et se battent comme des sauvages. Ils font tant de bruit qu’ils n’entendent pas le chien – celui de la voisine sourde qui avait engraissé la poule sans le savoir – entrer dans la pièce et attraper d’un coup de crocs bien ajusté la volaille chaude et ruisselante de graisse. Le conte ne dit pas si le chien a mangé la poule ou s’il l’a apportée à la vieille voisine sourde.
Un chien peut-il être plus généreux que deux vauriens ? Le conte ne le dit pas non plus. Mais ce qui est certain, et nul besoin de conteur pour le savoir, c’est que deux vauriens ne valent pas une poule bien dorée ! Elle est encore mieux dans la gueule du chien !

