Elle le délivra et le mena chez elle. Il devint une magnifique génisse, blanche et grasse. Les hommes du village furent jaloux de ce trésor et, menaçant la vieille femme, ils lui ordonnèrent de leur livrer la génisse.
Elle n’osa refuser. La pauvre bête essaya bien de se débattre, mais en vain. Dix hommes la maintinrent immobile tandis que deux autres l’égorgèrent. La vieille femme pleura et, en guise de consolation et pour seul paiement, les hommes lui donnèrent une barrique de bois emplie de la graisse de l’animal.
Le temps passa. La vieille femme allait tous les jours dans la forêt chercher des baies et de quoi nourrir les trois poules et le lapin qui lui restaient. Quand elle revenait à sa case, elle s’étonnait de la voir toujours propre et rangée alors qu’elle l’avait laissée en désordre.
Un matin, la pluie la surprit sur le chemin. Elle se hâta de rentrer et tomba nez à nez avec une ravissante jeune fille qui était en train de balayer sa case. À ses pieds, la barrique de graisse était vide. La vieille femme comprit tout de suite que la graisse de la génisse s’était transformée en cette ravissante et laborieuse jeune fille.
Elles vécurent heureuses, la vieille femme veillant soigneusement à ce que la jeune fille ne s’approche pas de la chaleur du feu, car elle risquait en effet de fondre comme de la graisse. Les hommes du village s’extasiaient devant cette beauté et tous les célibataires voulaient l’épouser.
Les jeunes filles, jalouses de celle qui attirait tous les coeurs disponibles, décidèrent de se venger. Apprenant qu’elle ne pouvait s’approcher du feu, elles l’obligèrent, un matin qu’elle était seule, à allumer le feu sous le grand faitout de la vieille femme. La pauvrette ne résista pas trois minutes à la chaleur et bientôt une longue coulée de graisse se répandit sur le chemin, traversa les champs et se transforma en un large fleuve aux eaux claires.
Les amoureux de la jeune fille, désespérés de sa disparition, se jetèrent dans le fleuve pour tenter de la saisir, et tous se transformèrent en hippopotames. Les jeunes filles, jalouses et furieuses, se précipitèrent à leur suite, et les voilà métamorphosées en caïmans.
Ce conte est-il triste ou gai ? Le conteur vous laisse juge de la réponse à donner. Une chose est sûre : le fleuve est bienfaisant pour les hommes… s’ils ne cherchent pas querelle aux hippopotames. Quant aux caïmans, qu’ils s’en méfient jusqu’à la fin des temps !

