Puis il se saisit d’un fragment de cette pierre, d’une pousse d’arbre vert et d’une poignée d’herbes qui poussaient non loin de là et façonna la Tortue. Pour l’Homme, il réfléchit, prit un peu d’eau et de terre, malaxa une forme et soupira devant la difficulté de la tâche. Son souffle passa sur la silhouette d’argile encore informe et un Homme en surgit, beau, droit et solide. La Pierre se taisait (ce n’était qu’une pierre !), mais tout le jour la Tortue et l’Homme se lamentaient sur leur solitude.
Dieu, agacé de leurs pleurnicheries, créa une Tortue femelle et une Femme, et les amena auprès des deux autres :
– Ne venez plus m’ennuyer ou je regretterai de vous avoir créés ! Et sais-je moi-même ce que je ferai si vous m’importunez à nouveau ?
Ils partirent tous les quatre, et Dieu n’en entendit plus parler pendant de longs mois. Mais les Tortues, l’Homme et la Femme n’étaient pas heureux et ils récriminaient contre Dieu.
– À quoi sert de nous avoir créés ? Nous resterons seuls pour l’éternité puisque nous ne pouvons donner la vie à notre tour.
La Pierre, elle, continuait de se taire. Dieu entendit leur plainte.
– Si vous donnez la vie, vous la perdrez tôt ou tard. Nul ne peut mettre au monde un enfant sans entrer dans la ronde de la naissance, du vieillissement et de la mort. Est-ce bien cela que vous désirez ? Je vous donne trois jours pour décider.
Les Tortues, l’Homme et la Femme se retirèrent pour réfléchir.
– Les enfants ne sont-ils pas plus précieux que la vie ? dit la Femme.
– Pourquoi aimer, se réjouir, posséder si je n’ai rien à transmettre ? renchérit l’Homme.
– Nos journées sont si monotones à l’ombre de notre carapace, s’attristent les Tortues.
Au bout de trois jours, Dieu les appelle :
– Quelle est votre décision ?
L’Homme s’avance et, parlant au nom de tous, répond :
– Si nous avons des enfants, nous mourrons un jour ou l’autre. Nous le savons désormais. Mais est-ce mourir que de perdre sa vie pour l’avoir transmise à d’autres ? Nos enfants auront des parcelles de notre vie et leurs enfants les posséderont à leur tour. Nous ne mourrons donc jamais tout à fait.
Et l’Homme se tut.
– Soit, dit Dieu. Ayez des enfants.
Et la Pierre ? demande le conte.
Elle repose toujours au bord du fleuve, immobile et solitaire, et nulle autre Pierre n’est jamais venue la rejoindre.
Est-ce un sort bien enviable ?
Les enfants qui rient et s’aspergent d’eau au bord du fleuve ont peut-être la réponse.

