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Paris, le 15 juillet 2009

Entretien avec Rhode Makoumbou



À travers ses œuvres – peintures et sculptures faites de sciure, colle à bois, métal et tissus –, Rhode Bath-Schéba Makoumbou parle de l’Afrique, de ses racines. Si elle vit aujourd’hui à Bruxelles, elle n’en reste pas moins proche de son Congo natal, de ces hommes et de ces femmes dont elle retranscrit, à sa façon, la vie quotidienne.


Rhode Makoumbou

Les Dépêches de Brazzaville (LDB) : La femme est une de vos grandes sources d’inspiration…
Rhode Bath-Schéba Makoumbou (RBSM) :
Dans mon travail artistique, je mets en effet la femme congolaise en valeur, je parle d’elle dans son quotidien, de sa vie de tous les jours. Je rends hommage à cette femme africaine, une femme d’action, courageuse, qui travaille et s’occupe de tout. Vous l’observez dans la sculpture intitulée L’Allaitement. La maternité fait partie du quotidien au vrai sens du terme. La femme africaine allaite longtemps, garde son enfant dans le dos, elle et l’enfant ne font qu’un, qu’elle soit en action ou non.

LDB : Pourquoi la femme vous inspire-t-elle tant ?
RBSM :
Elle est le moteur de la société. La femme africaine a cette accoutumance au poids des responsabilités. Elle est un atout pour le développement de l’Afrique. Le travail des femmes est au centre de mon travail. Au-delà, ma démarche artistique est de mettre en valeur la culture africaine. J’attache beaucoup d’importance à la notion d’identité culturelle. Toute personne est identitaire d’une culture. Parler d’une culture, de ses traditions, c’est parler de soi, échanger et partager avec les autres. Quand je dis cela, ce n’est pas dans un esprit de repli identitaire, mais en opposition à une certaine uniformisation culturelle
« mondialiste ».

LDB : La tradition a tendance à disparaître dans toutes les sociétés du monde, y compris au Congo…
RBSM :
Oui, bien sûr, mais les gestes restent très vivaces. Je pense à la cueillette, à la chasse, pratiquées dans toutes les régions du monde. Beaucoup de mes sujets représentent la culture africaine, ses traditions selon les régions. Par exemple, au nord du Congo, on transporte par le dos, et au sud, par la tête. C’est toujours une réalité. Une de mes sculptures représente un malafoutier. Par un système de liane ingénieux, le malafoutier peut grimper au plus haut des palmiers récupérer le vin de palme et les noix. Cette activité va se perdre, remplacée par la mécanisation. C’est inéluctable, mais ce savoir a bel et bien existé et il ne faut pas l’oublier. Changer avec la modernisation ne veut pas dire oublier les savoirs du passé !

LDB : On pourrait néanmoins vous reprocher de véhiculer une vision rétrograde de la société africaine ?
RBSM :
Vous savez, beaucoup d’Africains veulent être comme les autres. Surtout hors du continent. C’est un problème de s’accepter. Mais une bonne intégration se passe bien si on se connaît, si on sait qui l’on est et d’où l’on vient. On ne peut ignorer le passé ; il reste une vérité historique. Pour ma part, je retrace les activités liées à certaines traditions et cela n’a rien à voir avec la pauvreté. Je raisonne en termes de richesses, ces richesses de l’Afrique qu’il faut garder en mémoire. L’Afrique a encore ce côté proche de la nature, ce n’est ni mauvais, ni blâmable. Bien au contraire. Et puis, la richesse, c’est aussi la connaissance et j’attache beaucoup d’importance aux repères. Quand on a des repères, on peut mieux voir l’évolution du monde, et cela ne veut pas dire oublier ses propres repères et ses traditions. En réalité, ce que je fais est un travail de mémoire. Je suis un peu comme une artiste archiviste, et les artistes ont aussi pour but d’interpeller leur époque !

LDB : Vous réalisez des sculptures qui, pour certaines, atteignent quatre mètres de haut.
Quel est le sens de ce gigantisme ?

RBSM :
Parce que je vois les choses en grand ! Malgré les difficultés techniques et le temps de réalisation de très grandes sculptures, je crois qu’un artiste doit parfois essayer de se surpasser dans ses propres créations. J’ai voulu créer des œuvres qui peuvent impressionner par leur grandeur et par leur technique, mais avant tout par leur contenu.

LDB : Vous êtes sortie de ce schéma traditionnel en réalisant une sculpture intitulée Journée sans voiture.
Quel est le sens de ce travail ?

RBSM :
Il existe une manifestation annuelle à Bruxelles qui s’intitule « Une journée sans voiture ». Je trouve cet événement intéressant et j’ai voulu lui donner une interprétation. Au-delà, j’évoque indirectement la préservation de la nature, le réchauffement climatique, et je dis, à travers cette œuvre, que l’Afrique prend aussi conscience du réchauffement de la planète et des questions d’environnement. Mon projet global a pour but la rue, le quotidien, et cette sculpture en est aussi le témoignage. Quant à mes prochains travaux, ils porteront sur la sape puis sur la rumba congolaise.

LDB : Vous avez beaucoup exposé en Afrique en 2008. En 2009, envisagez-vous d’aller à Brazzaville ?
RBSM :
Oui, l’année passée j’ai eu la chance d’exposer au Sénégal, au Maroc et en Côte d’Ivoire. Mais il est temps que je rentre à Brazzaville. Ce projet est très important pour moi, parce que ce sera ma première grande exposition individuelle dans mon pays après avoir sillonné l’Europe et l’Afrique depuis 2003. Je voudrais, entre autres, exposer mes sculptures dans des lieux publics de la capitale.

LDB : Le projet est ambitieux. Quel est l’objectif de cette aventure brazzavilloise ?
RBSM :
On ne parle pas beaucoup d’art dans les rues de Brazzaville. On parle en revanche souvent de politique ou de musique ! Je pense que l’on peut aussi amener les gens à parler d’art plastique. À condition d’amener l’art vers les gens. Or, les expositions se font dans les lieux où ils n’ont pas l’habitude d’aller. Bien sûr, je n’ai pas la prétention de tout changer, mais ce n’est pas parce qu’on ne nous a pas habitués à l’art, qu’il faut en rester là. Au contraire, en tant qu’artiste, on peut commencer à en parler en faisant l’effort d’aller vers la population. J’attache, en effet, beaucoup d’importance au dialogue entre l’artiste et le public pour convaincre de la nécessité de l’art.

* Afrique – Art témoin à la Galerie Congo du 6 février au 3 avril 2009. 38, rue Vaneau, 75007 Paris.
Du lundi au vendredi, de 9 heures à 18 heures. Tél. : 01 45 51 09 80.